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Colonie pénitentiaire

En plongeant dans les histoires du bagne, j'ai trouvé tous les héroïsmes, toutes les dignités, toutes les ferveurs, mais aussi toutes les inhumanités, les dénis agresseurs, le comble des souffrances et des indignités, l'absolu des courages et des faiblesses, un concentré hallucinant de ce qui fait l'homme : déflagrations d’ombres et de lumières, de lumières dans l'ombre et d'ombres qui éclairent. Et tout cela s’est dissipé dans la Mémoire guyanaise, ou alors a été refoulé loin des dégrads de la conscience guyanaise. Mais l’oubli parfois fait souvenir…

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Car le bagne s’est trouvé au coeur vivant de la Guyane au même titre marginal que l'esclavage, la résistance amérindienne, la fuite des Africains marrons, la fièvre des orpailleurs, l'implantation chinoise... Les routes, les pistes, les chemins de fer, les travaux d'assèchement, la construction des bâtiments, les canalisations, les digues, l'entretien des bourgs, l'activité administrative et commerciale, la mémoire artistique : pas un espace qui n'ait profité de l’industrie d'un bagnard, pas un bagnard qui nait donné un peu de sa vie, de sa douleur, de son sang, de sa rage de survivre, de son talent pour ce pays.

La Guyane est née aussi de ces misères silencieuses-là, de ces mémoires souterraines-là. Toutes ces mémoires lui appartiennent aussi. Qu’une seule d'entre elle vienne à manquer aux inventaires valorisants et l'élan de la Guyane s'en trouvera contrarié.

Les édifices pénitentiaires de l'horreur, accablés par les âges, patinés par le temps, se sont transformés non pas en monuments, mais en Traces-mémoires. Et ces vestiges, bien qu'ils soient d'essence coloniale, versent au paradoxe de ne pas témoigner de la domination coloniale, mais de ceux qui, par-dessous, ont hélé vers plus d’oxygène — je veux dire vers plus d'humanité.

Patrick Chamoiseau. Extrait de Traces-mémoires du bagne.

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